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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour du nouveau programme de biologie de 1ère (I)

(Texte mis à jour le 9 mai 2012)

Pourquoi certains catholiques partent-ils en croisade contre ce qu’ils appellent la « théorie du genre » dont ils s’inquiètent de voir la diffusion grandissante dans les sciences, les médias et le langage courant ? Comment des manuels de biologie de 1ère ES et L conformes au nouveau programme ont-ils abouti à une polémique nationale si vive sur la « théorie du genre» ? Pourquoi des catholiques ont-ils pris une part non négligeable, même si elle n’est pas exclusive, aux mouvements de réaction contres ces nouveaux manuels ? Pourquoi parlent-ils des études de genre sous les terme de « théorie du genre » ou « théorie du gender », voire, encore plus laconiquement, de « gender » ? Telles sont les questions auxquelles je souhaiterais répondre ici. Certains catholiques conçoivent en effet l’existence d’une « théorie du genre » comme une arme politique servant la subversion de l’ordre social. Elle ferait le jeu des mouvements féministes et homosexuels à la fois contre le bon sens et la nature. En 2005, le psychanalyste Jacques Arènes dans Document Épiscopat affirme ainsi que « cette théorie, d’origine anglo saxonne, constitue la matrice idéologique de laquelle sont issues la plupart des remises en cause portant sur les différences entre les sexes ». Le psychanalyste insiste : « l’essentiel n’est pas de débattre subtilement des théories du genre, mais de percevoir leur influence déstabilisante sur la culture postmoderne » (idem). La controverse tiendra donc lieu de débat. Un article paru dans la Croix le 2 janvier 2012 titre que les « aumôniers veulent former les étudiants à la théorie du genre », laissant entendre qu’il fallait préserver les jeunes d’une doctrine intellectuelle pernicieuse. De nombreux catholiques semblent alors s’engager contre cette théorie avec force : déclarations d’évêques, publications d’ouvrages, réunions d’informations, etc. 

Depuis le printemps 2011, l’offensive semble si vive et ininterrompue, qu’il m’est paru important de s’interroger sur cet élément de langage récurrent qu’est « théorie du genre ». Cette dernière reste aujourd’hui un fait linguistique circonscrit à la sphère catholique, alors que le monde universitaire ne conçoit pas le genre comme une théorie mais plutôt un outil ou un concept. On retrouve quasi exclusivement l’expression « théorie du genre » au singulier dans les documents catholiques, même si les médias relaient souvent leur inquiétude en reprenant hâtivement cette formulation. Comme le note la politologue Laure Bereni dans un récent entretien qu’elle livre à la revue électronique la Vie des idées : « ce label [de théorie du genre] est utilisé par les adversaires des recherches sur le genre laisse entendre qu’il existerait un corpus idéologique homogène doté d’une stratégie politique déterminée. Or le champ des études sur le genre traverse de multiples disciplines, inclut des sous-champs de recherche variés et renvoie à des options méthodologiques et théoriques multiples » (La Vie des idées). Une sociologue, Céline Béraud, travaillant sur la perception proprement catholique du genre, souligne également ce phénomène (revue Etudes). On ne retrouve l’expression « théorie du genre » au singulier que dans les documents catholiques. Autrement dit,  « les auteurs n'emploient pas de manière équivalente » ce concept. Tout au plus, peut-on s'accorder sur une définition large de genre comme la « construction sociale et culturelle des identités sexuelles, sans détermination par le sexe biologique ». Toujours selon la sociologue, le genre pose surtout problème en raison de l'impact politique qu'il pourrait avoir sur la légalisation du mariage homosexuel et la reconnaissance de l'homoparentalité.

Il est en effet assez rare que les auteur.e.s qui emploient le terme genre dans la communauté du savoir s’appuient sur un système idéologiquement abouti et cohérent qu’ils appelleraient théorie du genre mais plutôt des références communes et une histoire du discours scientifique. On serait d’ailleurs bien en peine de donner au terme une paternité/maternité intellectuelle simple à une « théorie du genre ». En fait, il y a une sédimentation complexe de travaux qu'on ne saurait résumer à une théorie. Avec le genre, nous ne sommes pas face au « marxisme » (doctrine de Karl Marx) ou au « kantisme » (doctrine d’Emmanuel Kant) mais face à une masse considérable de travaux et d’études de cas dans différentes disciplines. Symptomatiquement, le seul cours universitaire français officiellement répertorié avec l'expression est au pluriel. Il s'agit du cours « ThéorieS du genre » de master 1 d'Elsa Dorlin, professeure de sciences politiques à l'Université Paris VIII. La présentation du cours indique d'emblée : « (Il faut) explorer la diversité des théories de la constitution de la différence et de la polarité des sexes en France et à l’étranger dans une perspective à la fois historique, transdisciplinaire et comparatiste ». 

En français, on peut en fait parler aujourd’hui du genre de deux manières : 

- comme un concept de sciences sociales cherchant à montrer les constructions sociales du féminin et du masculin ainsi que les attendus différenciés et hiérarchiques qu'entraînent le fait naître dans un sexe ou dans un autre, 

- comme un champ de recherches qui s'est organisé de manière particulière aux Etats-Unis sous le nom de « gender studies ». Pour être juste, les gender studies c'est le nom que l'on donne à des unités de recherches ou laboratoires proprement américains qui produisent des études autour de la construction sociale du féminin et du masculin. 

Mais certains catholiques parlent du genre comme :

- une mot d'ordre philosophique qui soutiendrait qu'il faut occulter la nature dans l'identité humaine, 

 - une arme politique servant la subversion et faisant le jeu des militants féministes" et des homosexuels. 

Cette façon de comprendre le genre est d’autant plus problématique que, chronologiquement, l’emploi du terme a permis une reconnaissance académique en euphémisant le militantisme des premières études féministes et favoriser leur insertion universitaire. Aujourd’hui, le mot genre a permis de légitimer un champ d’études qui était justement autrefois disqualifié et connoté trop militant car liée au féminisme de la seconde vague !

 

♣ Définir le genre

On entend parfois que le genre est incompréhensible en français, voire qu’il s’agit d’une importation inutile du mot anglais « gender ». Le mot genre existe pourtant bel et bien en français. Nous parlons de genre littéraire, de genre grammatical et de genre humain. A l’origine de ce mot, on retrouve toujours l’idée d’une construction différentielle. A partir d’un ensemble aux caractères communs, on distingue un autre ensemble. En français, la grammaire, le bon ordre de la langue, a également son genre : il est masculin et féminin. Le sociologue Eric Fassin le note : « le mot genre, en français, est familier à tous ; dès l’école primaire, nous entendons parler du genre des mots [...] nous comprenons très tôt que le genre est conventionnel. La chaise n’est pas plus femelle que le fauteuil n’est mâle. Et la comparaison des langues nous le rappelle : la différence de genre entre la lune et le soleil s’inverse par exemple quand on parle allemand » (Disputatio avec Véronique Margron, p. 25).

Si l’ordre des choses n’est pas un donné de la nature mais une construction sociale, il existerait un arbitraire du genre qui pré-existe au monde dans lequel nous naissons et que nous prenons comme notre nature. C’est une vieille critique qu’avait déjà formulé Pascal en son temps en parlant de la culture comme d’une « seconde nature ». Le genre, la seconde nature du sexe ? Les études de genre cherchent à comprendre comment une distinction évidente et naturelle est en fait construit au cours d’un processus. On connaît le mot de Simone de Beauvoir : «on ne naît pas femme, on le devient ». Cette assertion serait valable pour les hommes (mâles) aussi. Il faut également la replacer dans son contexte. Après la seconde Guerre mondiale, des penseurs français ont commencé à s’intéresser à la fausse évidence de la différence naturelle. C’est le moment intellectuel où Claude Lévi-Strauss écrit par exemple pour l’Unesco Race et histoire. Dans ce livre, il montre que l’évidence de la nature hiérarchise souvent socialement les être et que la race, critère qui se veut pourtant naturel, est variable historiquement. Le génocide nazi avait offert l’illustration tragique d’où pouvait mener une pensée qui accorde trop de crédit à la différence naturelle dans l’espèce humaine quand elle en tire des conséquences sociales indues. Ce qui est naturel n’est pas nécessairement humain ni humaniste. Les études de genre, loin d’être importation américaine, s’enracinent donc bien dans un terreau intellectuel français.

Contrairement à une autre idée reçue, le mot genre pré-existe aux études féministes. La différence entre identité biologique et rôle social a été analysée en premier par des psychiatres et des psychologues américains. Deux d’entre eux, John Money et Robert Stoller, ont un rôle capital dans l’emploi du concept. En 1968, ce dernier, étudiant la transexualité, distinguait les attendus sociaux de sexe du sexe anatomique en parlant de genre (dans un célèbre article « Sex and Gender »). Pour les deux chercheurs, le genre était utile pour penser, au-delà du sexe biologique, tout le travail de socialisation qui amène à l’identité sexuée et l’acquisition des rôles sexuels. Leur approche n'avait alors rien de militant. Elle s'inscrivait même plutôt dans le mouvement clinique qui pathologise la transexualité et que récusent toujours aujourd’hui les milieux militants transexuels. Partant de la norme, les deux psychologues cherchaient à ramener les personnes transidentitaires à un ordre binaire et acceptable des corps et des postures.

 

♣ Genre et études féministes

C’est après coup que le concept de genre acquiert une postérité dans les études féministes. L’idée d’un mot pour désigner le sexe social était particulièrement utile dans le second féminisme marquée par la contestation du destin tout tracé des femmes vers la maternité et la vie domestique. Le modèle de la famille nucléaire, assignant aux femmes une place de reine du foyer, atteint son apogée dans les années cinquante dans le monde occidental. Retrouvons l’atmosphère de l’époque pour comprendre le second féminisme qui surgit dans les années soixante. Si on lit aujourd’hui un ouvrage comme la Femme mystifiée de Betty Friedan (paru en 1964 en français) on comprend aisément que le féminisme s’appuie sur la critique du naturalisme. S’émanciper passe alors par la remise en cause de l’exaltation étouffante de la nature féminine entendue exclusivement comme la maternité et l’épanouissement dans la vie domestique. Dans le domaine des études, le concept de genre est alors apparu comme une piste de travail porteuse. Une sociologue anglaise, Ann Oakley, fait passer le mot de la psychologie de Stoller aux sciences humaines. Des anthropologues américaines suivront sa voie : Gayle Rubin, Rayna Reiter ou Sherry Ortner. Ces travaux dénoncent le construit social de la nature féminine comme politique. La norme de genre est principalement lue dans ces travaux dans une optique de pouvoir : elle est ce qui assigne la femme à un statut inférieur. Il s’agit d’une vision encore forte des études de genre. Avant elles, l’anthropologue Margaret Mead, sans utiliser le concept de genre, avait déjà travaillé en ce sens. Dans ses travaux, elle cherchait à montrer qu’il existe des sociétés où des vertus qualifiés de masculine chez nous sont connotées féminines, et inversement. Partant de l'étude de peuples premiers du Pacifique elle montre, par exemple, que le fait de porter des bijoux et de beaux vêtements, traditionnellement associé chez nous au genre féminin, relève du genre masculin... Les études féministes américains n’ont fait que systématiser une méthode par l’emploi du concept genre. En histoire, c’est l’historienne américaine Joan Scott qui dans un article qui fait le tour de monde en 1986 s’interroge : «le genre, une catégorie utile de l’analyse» ? Elle appelle les historiennes à investir ce champs d’investigation qu’est la variabilité des discours et des assignations culturelles à être femme ou homme dans le temps. Les années soixante-dix et quatre-vingt sont à ce titre capitales dans la diffusion du concept de genre. 

En différenciant le sexe et le genre, les études féministes ont pourtant souvent reconduit l'opposition conceptuelle entre nature et culture. Le sexe biologique viendrait premier puis se surimposerait au sexe social appelé genre. C'est à ce moment là de l'histoire intellectuelle qu'intervient la philosophe Judith Butler et son travail critique de relecture du féminisme au cours des années quatre-vingt-dix. Selon elle, les études féministes font fausse route si elles étudient d’un côté le « genre masculin » et l’autre le « genre féminin » qui s’édifieraient sur une base neutre et naturelle qu’on appellerait « sexe ». La différence des sexe ne pré-existe pas à la société dans un lieu an-historique. Dans ce travail de critique du premier emploi du mot genre, on trouve également un anthropologue américain : Thomas Laqueur. Son ouvrage la Fabrique du sexe (1987) est contemporain de Trouble dans le genre de Judith Butler (1990). Pour cet intellectuel américain, le sexe biologique a lui aussi une histoire. Il analyse ainsi comment en Occident, la biologie serait passée d’un modèle unisexe et dominé par la pensée d’Aristote à un modèle bisexe et différentialiste. Dans le premier schéma, il n’y a qu’un sexe. Les organes génitaux sont soit internes soit externes et les ovaires sont analogues aux testicules. Ambroise Paré à la Renaissance peut, par exemple, rapporter l l’anecdote de la bergère devenant berger à la suite du saut un peu brutal au-dessus d’une haie provoquant la sortie de ses organes génitaux. Au XVIIIème siècle le paradigme scientifique change et apparaît l’évidence d’un modèle « bisexe » où se différencient sans ambiguïté anatomies masculine et féminine.

 

♣ Le genre contre la biologie ?

Aujourd’hui, la biologie elle-même tendrait à valider certaines idées de Thomas Laqueur et Judith Butler. La génétique contemporaine pousse à revenir sur la modélisation binaire de la différence des sexes en cherchant à la complexifier plus qu’à la remettre en cause totalement. En 1993, une biologiste américaine Anne Fausto-Sterling fait paraître dans la revue Science un article qui a eu un certain écho car elle y affirmait que « mâle et femelle ne suffisent pas ». En réalité, sa formulation l’amenait plutôt à réfléchir sur la différence entre hommes et femmes comme un continuum biologique. Anne Fausto-Sterling montre comment le modèle bisexué de la science n’était peut-être pas le plus pertinent pour classer et comprendre le phénomène de différenciation sexué entre les individus et qu’il faut envisager d’améliorer le cadre conceptuel. C’est la vision qui tend aujourd’hui à se diffuser dans la biologie universitaire. Même d’un point de vue génétique, les biologistes considèrent plus la différence des sexes davantage comme une « palette » ou une « gamme » de situations variées. Aux États Généraux du Christianisme, organisés par le journal (catholique) La Vie, lors d’un atelier consacré aux « théories du genre, un danger pour la société », Joëlle Wiells, directrice de recherche au CNRS en biologie, rappelle que la différenciation des sexes est issue d’un processus très complexe non réductible à des fausses évidences. À côté des combinaisons de chromosomes très classiques (XX pour les femmes, XY pour les hommes), il faut noter qu’un nombre non négligeable de personnes ont des formules chromosomiques atypiques (un seul X ou trois, voire quatre, XYY, XXY). Une naissance sur 500 garçons est par exemple concernée par une formule non standard XYY ou XXY, ce qui fait 60 000 personnes en France. Les chromosomes X et Y ne déterminent pas à eux-seuls le sexe mais entrent en jeu d’autres gènes. La société savante américaine ISNA évalue à 1% des naissances les cas de personnes dont le corps diffère du standard mâle ou femelle. Dans son exposé, la biologiste Joëlle Wielles montre également comment sa propre discipline scientifique est traversée d’évolutions. Le biologie ne peut pas s’abstraire des considérations idéologiques de l’époque qui la voient naître et doit, de manière régulière, procéder des relectures critiques de ses propres savoirs. Il est étrange que nos sociétés contemporaines assignent à la science ce qu’elle n’a pourtant jamais dit posséder. À savoir : une connaissance définitive et figée des phénomènes. La science expérimentale, héritière la plus fidèle de l’école de Claude Bernard, continue toujours de se penser, certes comme le plus plausible en l’état actuel des expériences et des données, mais également comme précaire et pouvant évoluer ou changer. Pourquoi la biologie de la différence des sexes serait-elle à l’abri de ce processus ? 

 

♣ Genre et sexualité 

Pendant longtemps, l’appréhension sociale et intellectuelle de la sexualité humaine est également passée par le prisme du genre dans nos sociétés. Pour le dire simplement : avant les mouvements d’émancipation civique des XIXème et XXème siècle, ce qui définissait culturellement un homme ou une femme dans nos sociétés était l’exercice exclusif d’une sexualité hétérosexuelle. Au XIXème siècle, la sexologie s’explique ainsi l’homosexualité comme une « inversion ». Les homosexuels masculins sont vus comme des âmes féminines prisonnières dans des corps masculins, idée que l’on trouve encore chez Proust par exemple. Ce sont là-aussi les féministes qui ont fait éclater cette liaison en essayant de ne pas réduire le genre à la sexualité. Les mouvements LGBT depuis les années soixante-dix essaient également de faire éclater cette liaison entre genre et sexualité en développant des codes culturels comme, par exemple dans la culture gay, où la virilité n’est pas forcément synonyme d’hétérosexualité.

On conçoit aisément que les mouvements LGBT, à la suite des mouvements féministes, aient pu s’appuyer sur les études de genre. Il y a une convergence stratégique entre les deux dans la mesure où la « naturalité » ou l’évidence de la « vocation naturelle » ont été pendant longtemps mis en avant, et le sont beaucoup encore, pour justifier la criminalisation des actes homosexuels. Pour les LGBT toutefois, l’intérêt a plus porté sur la disjonction progressive que permettent ces études entre le sexe, son perçu personnel, son rôle social de genre et l’orientation sexuelle. Dans une population sociologique, il n’y a pas de continuité évidente, avant tout choix moral ou éthique, entre une détermination génétique ou hormonal, la socialisation, les trajectoires individuelles et les choix de sujets érotiques et sexuels. A partir de ce levier sociologique, on induit une réflexion de type éthique et politique : faut-il criminaliser ou pathologiser les écarts à la norme ou les insérer socialement comme une variante pensable à la norme 

Certains militants LGBT sont encore allés plus loin dans leur réflexion. Ils se sont demandés si le «genre», même décrit et compris, ne ré-introduit pas un attendu et une hiérarchie. Une femme hétérosexuelle, si elle incarne le genre féminin, exclue-t-elle une femme homosexuelle ? Pour les intersexués ou les transgenres, quand on les écoute, ils ne veulent pas toujours « choisir » ou « trancher » entre masculin et féminin. Ils récusent de manière pratique le carcan du sexe qu’ils voient comme une aliénation. Certain.e.s penseurs LGBT ont donc mis en débat ce que je pointais plus haut : qu’il n’y a peut-être pas de binarisation possible sans hiérarchisation et que le mieux est peut-être de subvertir la binarisation homme/femme. La philosophe qui a le mieux porté cette critique c’est bien entendu Judith Butler et ceux.celles qui, à sa suite, se sont revendiquées (sans qu’elle assume elle-même directement cette parenté ou la valide d’une manière ou d’une autre) « queer » qui veut dire en anglais « pédé », « bizarre » ou « tordu ». Le mouvement intellectuel queer, malgré quelques contributions notables et remarquées au débat d’idées (les travaux de Marie-Hélène Bourcier en français par exemple), reste néanmoins aujourd’hui peu présent dans les sphères officielles du savoir.

 

♣ Les études de genre aujourd’hui 

Quoi qu’il en soit, les études de genre ont aujourd’hui acquis une forme de légitimité. Elles disposent de laboratoires et d’équipes de recherche, de revues savantes, d’associations, ainsi que de cursus d’enseignement et diplômes. Quarante années de débats et de travaux donnent corps à un véritable champs d’études qui a une épaisseur scientifique indéniable. Le CNRS envisage actuellement de créer un Institut du Genre et a déjà procédé à un référencement de tou.te.s les acteur.rices de la recherche engagé.e.s dans des études de genre. D’un point de vue scientifique, Laure Bereni caractérise les études de genre contemporaines par quatre axes problématiques (la Vie des idées)  :

 

  1. l’adoption d’une posture constructiviste et la critique de l’essentialisme. Les différences perçues et la hiérarchie entre hommes et femmes résultent d’un construit social qui peut varier selon les lieux, les époques et les groupes sociaux. Autrement dit, les études de genre sont assez sceptiques devant toute formulation du type « la Femme », « l’éternel féminin » ou le « génie féminin » pour s’attacher à la variabilité ainsi que la complexité des trajectoires individuelles dans les des groupes sociaux. 
  2. les études de genre diffèrent des études féminines même si les secondes sont un objet d’investigation particulier des premières. Elles étudient une perspective relationnelle où la féminité est toujours en lien avec la masculinité. « Le féminin et le masculin sont le produit d’un rapport social, et [...] on ne peut étudier un groupe de sexe sans le rapporter à l’autre ». C’est pourquoi il est souvent vu comme impropre de parler de genre au pluriel. Même si genre est délaissé au profit de « genre masculin et féminin » pour des raisons variées, le singulier permet de mieux comprendre le «système genre» qui produit les rapports entre hommes et femmes. Par exemple étudiant le processus selon lequel les femmes françaises sont devenues électrices et éligibles de la Révolution française à l’ordonnance du 21 avril 1944 sur l’organisation des pouvoirs publics en France, l’historienne Françoise Thébaud dit vouloir enquêter sur le « genre de la démocratie française ». Sur mon blog, je m’attache personnellement à penser pareillement le « genre » catholique ».
  3. les études de genre veulent de mettre à jour les mécanismes d’un rapport de pouvoir : « même si les rapports de pouvoir sont multiformes, d’intensité variable, sans cesse reconfigurées dans des contextes historiques multiples, même s’ils donnent lieu à des résistances et retournements, et s’imbriquent dans d’autres rapports de pouvoirs» . Les schémas trop simpliste et binaires ont été complexifié aujourd’hui et les études de genre s’attachent à voir la variabilité au sein d’un groupe minoré et à l’échelle même d’un individu des situations de dominant ou dominé.
  4. le rapport de genre se combine toujours avec d’autres rapports sociaux de pouvoir comme la classe, l’ethnie, ou la sexualité. Les études de genre ne sont pas dupes et savent qu’il existe de nombreux autres rapports que celui du sexe dans un groupe social. L’intérêt porte, surtout à la suite des travaux des féministes noires américaines, sur l’imbrication par exemple entre l’ethnicité et la féminité.  

Mais ces quatre dimensions sont loin d’être reconnues et acceptées par tou.te.s ceux et celles qui utilisent le concept de genre. Pour certains, on utilise le genre comme un synonyme, présentant peut-être mieux de manière intellectuelle, de différence des sexes ou de rapport social de sexe. Le mot genre a été normalisé parallèlement dans les milieux associatifs et professionnels par des canaux divers et selon différentes acceptions : le mot est pratique dans le sens où il permet d’éclairer de manière croisée plusieurs problèmes comme les relations entre femmes et les hommes, les sexualités, et les situations des minorités sexuelles, la transidentité. Cette diversité des approches et des héritages intellectuelles interdit, quoiqu’il en soit, en bonne part l’emploi d’une expression comme « théorie du genre ». Les études de genre construisent plutôt leur légitimité par un débat permanent entre différentes options théoriques et méthodiques. Peut-être que la mobilisation contre une « théorie du genre » est en fait significative à un autre niveau : celui du catholicisme contemporain. Elle reflète davantage l’inconfort grandissant d’un certain catholicisme devant des outils conceptuels qui remettent en en effet en cause une organisation sociale ou lui font perdre a minima de son évidence. 

Si les études de genre font peur aux catholiques, du moins c’est notre hypothèse, ce n’est pas tant qu’elles sont incompatibles avec la théologie et l’exégèse catholique mais qu’elles introduisent à des débats vifs et douloureux au sein du catholicisme que sont, par exemple, l’organisation des ministères, et l’exclusion des femmes de certains d’entre eux, la possibilité d’une éthique sexuelle ouverte aux contraceptifs chimiques et aux couples homosexuels. S’ouvrir aux études de genre serait douloureux pour des catholiques qui peinent à répondre à défi double : celui, d’une part, de vivre l’unité en leur sein alors que différents points ne font pas consensus et celui, d’autre part, d’avoir une parole audible dans une société sécularisée.`

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Références citées

Beauvoir, Simone de, Le deuxième Sexe, 2 volumes : 1) Les Faits et les mythes, 2) L’Expérience vécue, Paris : Gallimard, 1949, 400 p. et 588 p. 

Béraud, Céline, « Quand les questions de genre travaillent le catholicisme », Études, revue de culture contemporaine, 414/2, février 2011, pp. 211-221. 

Bereni, Elsa, « Genre : état des lieux », entretien de Trachman, Mathieu, 5 octobre 2011, texte disponible intégralement sur le site de la Vie des idées à l’adresse suivante :

Bourcier, Marie-Hélène, Queer Zones, Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Paris : Balland, 2005, 247 p. (Deux autres tomes ont suivi).

Butler, Judith, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, Paris : la Découverte, 2005, 283 p. (Aux Etats-Unis, Gender trouble est paru en 1990). 

Fassin, Eric et Margron, Véronique, Homme, femme, quelle différence ? Paris :Salvator, « Disputatio », 2010, 120 p.

Friedan, Betty, La Femme mystifiée, Genève : Ronthier, 1964, 216 p.(Aux Etats-Unis The Feminine Mystique est paru un an auparavant).

Fausto-Sterling, Anne, « The five sexes : why male and female are not enough », Science, mars-avril 1993, pp. 20-24.

Laqueur, Thomas, La Fabrique du sexe : essai sur le corps et le genre en Occident, Paris : Gallimard, 355 p., 1995 (Aux Etats-Unis, l’ouvrage est paru en 1987). 

Lévi-Strauss, Claude, Race et histoire, la question raciale devant la science moderne, Paris : Unesco, 1951, 50 p. 

Scott, Joan W., « Genre : une catégorie utile d’analyse », Les Cahiers du GRIF, 37-38, pp. 125-153, 1988 (Aux Etats-Unis, l’article est paru est 1986).  

Stoller, Robert J., Sex and gender : the development of masculinity and feminity, Londres, Karnac Books, 1974, 383 p.

Thébaud, Françoise, « Le genre de la démocratie française », dans Riot-Sarcey, Michèle, De la différence des sexes. Le genre en histoire, Paris, Larousse, Bibliothèque historique, 2011, pp. 185-202. 

Site Internet de l’Intersex Society of North America :

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Fred 26/09/2011 12:11


Les exemples des implications pratique du gender dans la vie courante :

1) http://www.lalibre.be/societe/insolite/article/679218/un-bebe-sans-sexe.html

2)http://www.youtube.com/watch?v=PJyM2857To0


Anthony_Favier 26/09/2011 23:56



Je ne comprends pas exactement où vous voulez en venir. Vous savez sûrement distinguer un discours, un concept, une approche et les interprétations personnelles que certain.e.s en font. Les
crucifixions sauvages de la semaine de Pâques aux Philippines n'ont pour l'instant jamais discrédité le christianisme dans son ensemble. Que des parents fassent des choix discutables, j'en
conviens aisément.


Quant à la vidéo de M. Gilles Bon-Maury d'HES ; j'imagine qu'il ne pense pas comme vous et que cela vous agace profondément. Qu'il y ait un lien entre l'émancipation des minorités sexuelles et la
diffusion de nouveaux mots pour dire et penser le social et que le mot genre fasse l'objet de réemplois militants, c'est assez indéniable ! mais vous n'ignorez pas non plus que certains
auteur.e.s qu'on peut lire dans les études de genre (par exemple Sylvane Agacinscky) sont défavorables au mariage homosexuel et à l'adoption par des couples homosexuels.


Dans tous les cas, le plus dangereux, vous en conviendrez, c'est de créer une police de la pensée qui empêche les autres de parler, s'exprimer et réfléchir ! 



Gonzague 01/09/2011 15:41


Merci Anthony pour tous ces précieux éclairages :-)