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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Comment a été analysée la Manif pour Tous du 13 janvier dernier ?

L’ampleur de la manifestation du 13 janvier contre l’ouverture du mariage aux personnes du même sexe ainsi que la place d’acteurs et des réseaux catholiques dans son succès suscitent de nombreuses analyses. Les journalistes n’ont pas hésité à s’entretenir avec des experts ou leur laisser des tribunes, pour sortir peut-être de la polémique par le haut. Une bonne occasion pour nous de réfléchir sur la façon dont s’énonce aujourd’hui notre compréhension du catholicisme contemporain.

 

Dounia Bouzar, auteure d’une thèse d’anthropologie sur l’expérience citoyenne des musulmans sensible aux discours politiques, de plusieurs ouvrages sur l’intégrisme islamique et la place de la religion dans l’entreprise, s’est ainsi exprimée sous la forme d’une tribune parue dans le HufftingtonPost (1). Elle part du conflit entre, d’un côté, les groupes religieux et, de l’autre, l’espace laïque des savoirs et des comportements. Dans ce dernier, la différence des sexes est relativisée ou remise en perspective culturellement ou historiquement grâce, notamment, aux études de genre. Le catholicisme, perméable à ces acquis contemporains, maintiendrait une approche naturaliste des rôles sexués et sexuels. L’homme et la femme y resteraient les deux seuls pôles acceptables, matures et non pathologiques, du désir, du commerce amoureux et de l’éducation des enfants.

 

BAfTIprCAAMmgNaIl est vrai que le code couleur rose de la « Manif pour Tous » cachait mal son hostilité à une approche par le genre des rapports humains. Le logo de la manifestation, représentant de surcroît une femme en jupe et un homme plus grand, constituait un hommage indirect mais sûrement bien involontaire aux études de genre... Un des slogans était d’ailleurs : « on veut du sexe, pas du genre ! ». Dans les bouches des personnes interrogées, le raisonnement de l’égalité « dans le respect des différences » était extrêmement présent — ne parlons pas de celui de la mort des pères (2). 

 

Mais Dounia Bouzar renverse la critique, ne serait-ce pas la société française dans son ensemble qui ne serait pas aussi « laïque » qu’on le pense habituellement ? Elle brosse en creux le portrait d’une société française fortement sécularisée mais dont les codes culturels resteraient fortement chrétiens. Ce qui expliquerait une mobilisation qui dépasse les milieux pratiquants. Constat partagé par le politiste Philippe Portier, sous la forme d’un entretien avec Stéphanie Le Bars du Monde. Selon lui, l’Église catholique « a constitué comme un point de ralliement dans une période où les partis politiques ne le sont plus [...] en répondant au sentiment de panique morale d’une partie de la population qui, sans être pratiquante ni même religieuse, attend qu’on préserve des repères stabilisés d’existence » (3). 

 

Les grands ténors de l’analyse du catholicisme français contemporain, Philippe Portier et Danièle Hervieu-Léger, confortent en fait l’idée d’un conflit entre une intelligence séculière du genre et le discours des groupes religieux (4). La sociologue de l’EHESS voit comme une prétention vaine la volonté de l’Église de faire de sa vision de la famille un universel anthropologique. Tout en rappelant la progressive mise en place de ce modèle (avec la création du sacrement du mariage aux tournants des XIIe et XIIIe siècles), Danièle Hervieu-Léger constate davantage une évolution des normes familiales et le caractère situé géographiquement du modèle nucléaire père-mère-enfants. Passant du combat du code napoléonien (purement positif et ne portant pas mention de Dieu) et du mariage civil au XIXe à sa défense absolue au XXe, l’institution catholique placerait désormais le sacré dans la famille sous la forme de la nature (par définition laïque) : « la référence préservée à l’ordre non institué de la nature a permis d’affirmer le caractère perpétuel par destination du mariage et d’interdire le divorce ».

 

En affirmant que « le terrain de la famille [demeure] en effet le seul sur lequel elle [peut] continuer de combattre la problématique moderne de l’autonomie de l’individu-sujet », Danielle Hervieu-Léger rejoint en fait les analyses de Denis Pelletier sur l’intime comme lieu de résistance proprement catholique à la sécularisation. Il ne saurait y avoir un ralliement à la laïcité, comme reconnaissance de la pleine autonomie du politique, sur les enjeux relevant du corps et du vivant. Autrement dit, chez les évêques français l’apaisement prévaut sauf lorsqu’un débat  paraît remettre en cause la conception catholique de la nature (). Les cadres de l’Église catholique se mobilisent surtout « sur les questions liées à la famille, au corps, au genre, à la vie, aux questions bioéthiques en général » (idem). De Danièle Hervieu-Léger à Philippe Portier, nous retrouvons toujours le duo explicatif d’une modernité politique et d’une critique religieuse de la modernité.

 

Un ami sociologue me faisait récemment remarquer combien le schéma modernité/anti-modernité, qu’on l’appelle sécularisation ou non, nous faisait néanmoins occulter bien des phénomènes. Il se demandait, et moi avec maintenant, s’il ne fallait pas parfois « s’efforcer de sortir de cette voie qui situe d’emblée le catholicisme dans un rapport d’extériorité avec la modernité comme s’il s’opposait naturellement à elle et en était le frein «naturel » ». Il y voyait, et il s’agit peut-être d’une autre question, l’explication d’une coupure entre les penseurs du catholicisme, spécialisés, cantonnés à leur objet, et les penseurs du social en général, qui  prendraient le catholicisme comme un objet valide d’étude et de réflexion. Cet ami sociologue appelait davantage à voir ceux et celles qui co-produisent la société (et pas la modernité), même par attachement à une profession de foi religieuse initiale ou à un système de représentation religieux du monde, et même si cela passe par la production de formes moins légitimes de catholicisme

 

En prenant cette méthode en compte, on pourrait comprendre pourquoi certains catholiques ont pris  position pour le projet de mariage pour tous ou ne se sont pas reconnus dans la Manif pour Tous (). Le schéma sociologique classique expliquerait ce phénomène par une rejeu en interne de la sécularisation. Un changement social extérieur au groupe social religieux aurait des conséquences indirectes à l'intérieur de ce groupe. Les valeurs "de l'extérieur" contamineraient les croyants "de l'intérieur" qui recomposeraient leur propre religion. Mais ce serait présumer que les acteurs ne disposent pas de déterminations propres et qu’ils ne sont que des pions d’un jeu social qui les dépassent.

 

Le parti pris de ce blog a toujours été de prendre ces marges comme objet principal d’analyse (même si cela nous vaut des commentaires amusés ou irrités face à mon intérêt pour des formes dissidentes, marginales ou minoritaires de catholicisme) pour bien voir le catholicisme non comme un objet aux frontières fixes, mais comme un organisme, qui, tout en restant un, évolue par un jeu permanent d’intégration et d’oubli (plus que de rejet).

 

 


(1) BOUZAR, Dounai, « Mariage gay : la société française n’est pas si laïque », Huffingtonpost, 18 janvier 2013.

 

(2) Pneumatis, « Qui va à la chasse... », 18 janvier 2013.

 

(3) LE BARS, Stéphanie, « Mariage pour tous : l’Église a constitué un point de ralliement là où les partis politiques ne le sont plus » , 12 janvier 2013. 

 

(4) avec toutefois, peut-être, une différence de ton et d’appréciation. L’analyse de Philippe Portier salue la capacité de mobilisation du catholicisme, la force de proposition qu’il incarne face une société peu structurée par un idéal et dépressive. Danièle Hervieu-Léger est plus circonspecte quant au résultat à terme de cette opposition catholique et emploie un lexique défaitiste. Cela explique peut-être la réception des deux tribunes ou entretiens sur le blog de l’essayiste catholique Patrick de Plunkett. Ce dernier se reconnaît dans les analyses de Philippe Portier alors qu’il dresse un portrait très sombre de la sociologie de Danièle Hervieu-Léger : PLUNKETT, Patrice de, « Hervieu-Léger, une rengaine surannée », 14 janvier 2013.


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