Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Rencontre avec Pierrette Daviau

Soeur Pierrette Daviau me donne rendez-vous dans une communauté de Filles de la Sagesse dans un quartier résidentiel de l'est de Montréal alors qu'elle est de passage entre Ottawa et Winnipeg où elle va donner une conférence. Un court entretien donc, mais riche de réflexion que la religieuse a mené avec beaucoup de franchise et une intelligence assurée.

 



Comme pour Gisèle Turcot, la religieuse évoque un parcours vers le militantisme féministe catholique plus progressif qu'à la base même de sa vocation religieuse. Ayant été élevée seule par sa  mère, elle dit avoir eu très jeune l'intuition que « les femmes pouvaient faire beaucoup de choses » mais que des barrières sociales les en empêchaient. Comme pour Gisèle Turcot, on retrouve dans ses propos l'évocation du même bouillonnement social et religieux du Québec des années soixante en train d'accomplir sa révolution tranquille alors que l'Eglise accomplissait en parallèle son aggiornamento. Pierrette accède à l'Université dans ce contexte et poursuit ses études jusqu'à un doctorat, un doctorat en littérature sur Gabrielle Roy (1). Ce sont ses études qui l'ouvrent  la politique et au féminisme : « tout en faisant ma thèse, j'ai fait beaucoup de lecture ». Entrée en religion en 1962 alors qu'elle n'est âgée que de 20 ans, Pierrette Daviau évoque cette période où les femmes pouvaient espérer que leur sort allait s'améliorer dans l'Eglise catholique surtout dans un contexte québécois porteur. C'est surtout la promulgation de l'année de la femme en 1975 par Paul VI qui a été le déclic : « j'ai eu la piqûre et, petit à petit, j'ai milité,  à l'intérieur de l'université d'abord, puis à la communication sociale des évêques ». Pierrette se documente, s'informe, prend connaissance des premiers travaux de théologie féministe. Elle évoque les noms de Ruether, Jonhson, Daly (2). De cette époque, la fille de la Sagesse retient deux directions à ses actions militantes :


  • dans le groupe Femmes et ministère qui développe alors des recherches sur les femmes et la pastorale,


  • dans sa propre congrégation où elle voit dans le chapitre général de 1988 un moyen d'exprimer ses convictions auprès de ses soeurs.

 

Mais Pierrette Daviau tient à préciser que son engagement féministe n'a jamais très en lien avec sa communauté. C'est d'ailleurs une idée marquante de son propos. Si elle partage le souci de trouver des mots et des rites inclusifs nouveaux, elle rappelle que c'est pas un souci très répandu au sein de sa congrégation... « même si notre congrégation a une spiritualité féministe... quand on va à la grande chapelle, les formes rituelles restent très classiques ».


C'est que comme Gisèle Turcot, il faut faire avec l'idée que la trajectoire espérée n'a pas été empruntée par l'Eglise quitte à faire évoluer le propre engagement de la religieuse. Pierrette Daviau situe dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix un changement de cap. La littérature magistérielle parue en 1995 (3) constituent un tournant : « jusque là, on avait encore beaucoup d'espoir, depuis tout est différent »... Pourquoi différent ? La religieuse pointe deux facteurs :


  • la nécessité pour les militantes féministes catholiques de changer de façon de procéder. A l'égard de femmes et ministères, elle note, sans amertume et courtoisement, « elles restaient trop cléricale... Moi, je dirais que je ne suis pas du tout contre le sacerdoce des femmes mais que ce n'est pas la seule bataille à mener... et j'ai l'impression qu'elles en restent à vouloir vivre ce rituel qu'on ne veut plus vivre, tout cet élément clérical ». Elle analyse parallèlement le retour chez les prêtres d'un certain decorum liturgique et vestimentaire comme une dernière poussée de fièvre cléricale. Il faudrait selon elle que les féministes lorgnent justement sur ce decorum, qu'elles laissent de côté la crispation sur la réforme de structure qui garde un esprit de sacerdoce.


  • L'effacement des horizons crédibles de changement du côté de l'institution appelle à de nouveau modes d'action, moins braqué sur les réformes structuerelles que sur l'incarnation hic et nunc dans des communautés de base des nouvelles façons de faire.

Rétrospectivement, comment évalue-t-elle les crispations de l'institutinon ? « le pouvoir masculin » répond-t-elle sans ambage « Rome a peur de perdre le pouvoir, l'arrivée de Jean-Paul II, qui avait d'autres qualités, je ne sais pas si c'est l'influence polonaise, c'est tout le rejet de la modernité comme une dimension profane »... 


Néanmoins Pierrette Daviau n'est pas pour autant pessimiste ou défaitiste. Des champs d'action ou de réflexion, elle en voit beaucoup. Ses travaux théologiques portent aujourd'hui sur la nouvelle théologie des voeux, cette théologie qui cherche à repenser sur un plan contemporain les trois voeux classiques de la vie religieuse (pauvreté-obéissance-chasteté) comme par exemple une relecture du voeu de pauvreté en contexte d'amoindrissement de ressources naturelles comme contestation de l'hyper-consommation (4). Au sein de sa communauté, la soeur se dit confiante, elle travaille avec les autres filles de la Sagesse à une révision des constitution de la congrégation. Pierrette Daviau présente confiante ses réflexions sur la mise en place du gouvernance aux antipodes du patriarcalisme « par circularité » « participative » et « par délégation de pouvoir » « horizontale et non verticale ». Et que dira Rome quand il recevra la mouture du projet ? Pierrette Daviau est clairement consciente que le conseil général ainsi que la congrégation de la vie religieuse à rome ne sont pas du tout ouverts à ce mode de fonctionnement, mais la soeur sourit...c'est une audace à prendre pour hâter le renouveau, « pour l'instant, tout le monde a été fasciné » et c'est ça l'essentiel... Cette autonomisation de la vie religieuse n'est d'ailleurs pas tellement si étranger aux actuelles réticences des soeurs américaines à remplir le questionnaire lancé par Rome et chargé d'évaluer leur apostolat. De nombreuses soeurs affirment canoniquement relevées de leurs supérieures légitimes élues et reconnues plutôt qu'à de nouveaux inquisiteurs.


      ***

 

Le témoignage de Pierrette Daviau est finalement une porte d'entrée assez exceptionnelle vers le militantisme catholique né dans les années soixante-dix et que l'on doit approcher différement qu'un bloc monolithique. Ce dernier a bien une histoire faite de séquences, de repositionnements problématiques, de tentatives avortées et de prises de nouvelles directions.Et comme Gisèle Turcot, on note ici cet infléchissement contemporain, face aux lenteurs de l'institution à changer, vers une plus grande incarnation, l'abandon des postures les plus vindicatives,  et une redirection vers d'autres champs du possibles.

 

Il est grandement intéressant de noter que la question du sacerdoce sur laquelle se cristalisaient les premiers mouvements de féministes catholiques semble avoir perdu de son intensité. Evalué sur le temps long, la crise catholique post-conciliaire semble avoir permis la prise de conscience que le patriarcalisme n'est pas qu'un comportement masculin mais un état d'esprit et une manière de faire dont les hommes n'ont pas les monopoles et ne sont pas les seuls victimes. C'est donc à toute une réélaboration des rappports interpersonnels (hommes/femmes) et des ministères en second lieu qu'il faudrait s'atteler aujourd'hui selon les théologien et théologiennes les plus progressistes.

 

Ce champ de réflexion n'est pas très éloigné de celui de l'éco-féminisme ou de la nouvelle théologie des voeux. Ces deux derniers courants relisent en effet le transfert politique des normes et le rapport à la nature comme à repenser au même titre que le rapport des sexes gangrénés par un rapport patriarcal  fondé dans le rapport de force et l'exclusion des plus faibles. Dans tous ces discours, le patriarcalisme devient une sorte de repoussoir d'une série de malaises contemporains davantage qu'un pouvoir de certains hommes. Qui sait, c'est peut-être à ce prix que ces militants et militantes catholiques parviennent à répondre à la ghettoisation de leur conviction au sein de l'Eglise catholique institutionnelle et pour trouver une audience auprès d'autres groupes et d'autres acteurs.  


 


Notes : 

(1) Gabrielle Roy (1909-1983) est une écrivaine québécoise dont les romans à l'esthétique réaliste laissent aussi place à une grande profondeur psychologique. Le plus célèbre est peut-être Bonheur d'occasion (1985) qui se passe dans le monde ouvrier montréalais au début de la seconde Guerre mondiale. On doit aussi à Gabrielle Roy une autobiographie posthume la Détresse et l'enchantement (1984).

(2) Rosemary Radfort Ruether (née en 1936) est une théologienne américaine qui a été pionnière dans l'énonciation d'une théologie féministe. Elizabeth Johnson (née en 1941) est une religieuse américaine qui enseigne la théologie à l'université jésuite de Fordham à New-York. Mary Daly (née en 1926) est une théologienne américaine qui a un rôle très important dans la naissance de la théologie féministe avec en 1968 la parution de The Church and the Second Sex suivi en 1973 par Beyond God the Father.

(3) Lettre Ordinatio sacerdotalis de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre de Jean-Paul II (lien: http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/apost_letters/documents/hf_jp-ii_apl_22051994_ordinatio-sacerdotalis_fr.html) ; Mulieris dignitatem (lien : http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/apost_letters/documents/hf_jp-ii_apl_15081988_mulieris-dignitatem_fr.html)

(4) un exemple de ce mouvement théologique en français : Jacques Haers s.j. , Vivre les voeux frontière, Lessius, 2007.


Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article