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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Quel avenir pour les réseaux du Parvis? (un an plus tard)

L'année dernière je signais un billet intitulé "quel avenir pour les réseaux du Parvis" ? À l'approche de l'assemblée générale de la Fédération des Réseaux qui aura lieu le dernier weekend de novembre prochain à Lille, certaines de mes questions demeurent même si ma réflexion évolue.

Pour comprendre "le Parvis", il faut rappeler qu'il s'agit d'un ensemble composite de plusieurs nébuleuses chrétiennes. On y trouve les héritiers de l'Action catholique "à la française", c'est-à-dire "spécialisée" et souhaitant acculturer le christianisme dans les milieux de vie, avec par exemple la JEC ou l'ECCO (équipe de chrétiens en classe ouvrière, Caen). Mais également les soutiens de Jacques Gaillot avec les groupes Partenia. Ou encore les relais français de la contestation "nous sommes aussi l'Église" née en Autriche dans les années 1990 et désormais mondialisée sous le sigle "IMWAC" (International Movement We Are Church). S'adjoignent également des groupes de chrétiens locaux, comme le "SEL" en Vendée, ou catégoriels, les femmes de prêtres et les prêtres mariés de Plein Jour, les féministes chrétiennes de FHEDLES, les homosexuels chrétiens de David et Jonathan. Différents héritages et différentes histoires. Différents positionnement militants également s'y croisent. Ils cohabitent dans un consensus minimal autour d'un humanisme chrétien. Il existe une convergence entre laïcs et religieux vers la défense de l'humain et la recherche de justice. Le dernier numéro de la revue des Réseaux atteste bien cette ligne avec son thème "humaniser le monde par delà les religions". Pas "avec" ou "sans" mais "au-delà".

L'année dernière, je pointais une tension structurelle entre un pôle de chrétiens "sociaux", insatisfaits de la façon dont l'enseignement social de l'Église est réellement porté, et souhaitant s'engager davantage dans la critique de la mondialisation, d'une part, et un pôle de chrétiens "déçus", insatisfaits de l'organisation interne de l'Église catholique, et souhaitant la réformer. Un pôle "catholicisme social" et un pôle "catholicisme libéral" en quelque sorte. Les deux ne s'opposent d'ailleurs pas ; la critique faite au monde repose sur les mêmes critères que celle faite à l'institution catholique : la valeur de la personne, l'inégalité, la carence démocratique, l'injustice... J'esquissais alors l'idée d'un groupe de chrétiens "engagés" mais peu confessionalisés, vivant leur foi dans des actions militantes, mais au-delà du périmètre de ce qui est institué légitiment dans le catholicisme. Chrétiens du parvis ou de la marge, entre les deux, mais n'abandonnant pas les deux éléments de leur identité éclatée : le patrimoine chrétien et l'engagement dans la société séculière.

Un an plus tard ? Il me semble que le profil du Parvis s'est affiné, ou éclairci à mes yeux, au fil des événements. L'épisode du Mariage pour tous a bien marqué la distance prise avec les évêques français qui ne constituent plus un pôle de légitimité reconnue, prouvant qu'un seuil est définitivement franchi. David et Jonathan a appelé à manifester pour soutenir la loi, ce qui peut se comprendre en solidarité avec le mouvement LGBT qui s'est fédéré autour d'une cause symbole (comme le second féminisme en son temps autour du contrôle des naissances). Les Réseaux, rejoints sur ce point par l'ACO (qui est encore un mouvement d'Église) dans une conférence de presse, ont appelé, quant à eux, à la reconnaissance du pluralisme interne dans le catholicisme français et au respect intangible de la laïcité ainsi que de l'autonomie du politique. Ils ont pu capitaliser le mécontentement des catholiques qui ne voulaient pas suivre la croisade anti-mariage pour tous avec leur pétition "Trop c'est trop!".

Mais n'était-ce pas un phénomène lié au contexte ? Faut-il voir les réseaux revenus dans la dialectique de l'opposition à l'institution catholique ? Je n'ai pas l'impression. Ce terrain me semble de plus en plus occupé par la Conférence Catholique des Baptisés Francophones (CCBF), qui, lors de leur dernier weekend national en septembre, annonçait une série de projets en concordance avec la poursuite d'une réforme et dans le contexte nouveau de l'avénement du pape François. Sur un terrain particulier comme celui de la place des femmes dans l'institution catholique, on retrouve le même phénomène. FHEDLES (l'association héritière de "Femmes et Hommes dans l'Église" créée dans les années 1970) voit désormais son action reprise par le Comité de la Jupe, né hors du Parvis et de son esprit. Une action reprise en mode mineur sur un terrain uniquement intra-ecclésial. Avec une prudence stratégique affichée. Là où les féministes chrétiennes de FHEDLES demandent une réforme globale des ministères, pouvant aller jusqu'à la prêtrise des femmes sous certaines conditions, le Comité de la Jupe a choisi stratégiquement de défendre l'accès des filles au service de chœur et de dénoncer, en termes plus généraux, la misogynie dont souffre l'institution. Une revendication clairement libellée, défendue dans la sphère laïque auprès des institutions internationales (comme le Conseil de l'Europe) d'un côté, une présence contestataire sur le mode de l'aiguillon certes, mais dans l'institution et sa grammaire, de l'autre.

De manière générale, les Réseaux du Parvis n'abandonnent pas le terrain de l'engagement militant, qui reste lié à la sphère politique. Pour preuve, la vitalité des groupes émanant du militantisme social plus que qu'intra-ecclésial. À la prochaine AG des Réseaux sera proposée une adhésion des Parvis français au réseau INWAC (actuellement, ce sont deux associations membres des réseaux qui y représentent la France : FHEDLES et NSAE). Ce dernier s'engage autant sur le terrain social que celui de la réforme du catholicisme, le premier semblant même prendre en importance au niveau international. Rejeu de la génération de la théologie de la libération? Le retour des "cathos de gauche" à l'échelle mondialisée et non plus dans une problématique franco-française? Si jamais les Réseaux intégraient l'INWAC, le profil serait en tout cas plus marqué. Ce serait celui d'un alter-mondialisme chrétien, assurément social dans sa thématique jusqu'à la critique du capitalisme mondialisé et financiarisé. Pour caricaturer, une action quelque part entre celle d'ATTAC, du CCFD et des groupes latinos issus de la théologie de la Libération.

Est-ce que pour autant ce choix stratégique inverserait la décrue démographique des mouvements du Parvis ? Il faudra voir ce qu'annoncent les chiffres qui seront communiqués à la prochaine AG mais il est peu probable qu'il y ait une renversement de tendance, même après l'épisode Manif pour tous/Mariage pour tous. La revue des réseaux du parvis stabilise son lectorat mais n'en gagne plus significativement. Une autre question sous-jacente est davantage: quelle est la capacité de la ligne "NSAE-INWAC" de fédérer les espoirs de changement des nouvelles générations de catholiques d'ouverture? Il s'agit même, à mon humble avis, de la clé de l'avenir : la question de l'inter-générationnel.

Deux notations à ce sujet. La première vient du dernier Conseil d'Administration de l'association David et Jonathan, qui constitue un poids lourd démographique des Parvis, tenu le weekend dernier à Montreuil. Une des questions proposées aux délégués était celui du rapport à l'Église après le mariage pour tous. Des échanges, l'importance d'un dialogue de l'association aux institutions est ressortie comme une priorité, malgré les souffrances et le ressenti globalement négatif. Comme si le souhait de transformer les communautés chrétiennes existantes sur un mode inclusif l'emportait donc encore et toujours. Sur le souhait de créer des communautés hors paroisses et hors mouvements — David et Jonathan a récusé historiquement depuis 40 ans l'idée de constituer une " gay church". Parmi les jeunes, la question de la liturgie, de son histoire et de son poids émotionnel et identitaire, est également ressortie : il s'agirait même d'une demande forte. Or, cette question reste la grande faiblesse historique des mouvements chrétiens français d'ouverture, qui ont intégré la plupart des idées de l'Action catholique spécialisée sur la dé-culturation volontaire d'une liturgie vue comme hiérarchique et éloignée de la vie des gens... Autre demande, émanant cette fois-ci des femmes de "D&J", celui d'un soutien à apporter au Comité de la Jupe. Plutôt qu'à FHEDLES. L'intérêt pour la stratégie ad intra plus qu'ad extra donc? La conséquence d'une plus grande visibilité et lisibilité des premières sur les secondes?

Autre fait marquant à mes yeux : la tonalité de la réunion le mois dernier à Paris à l'initiative de la CCBF d'une vingtaine de jeunes blogueurs cathos qui ne se sont pas reconnus dans la ligne dominante au moment du Mariage pour tous. Des jeunes cathos (peu de protestants) éprouvant globalement une sorte de malaise. Malaise devant la prétention de l'institution à dicter les consciences sur cette question précise, malaise devant l'impossibilité affirmée d'être chrétien et soutenir la loi, malaise devant l'incapacité à reconnaître une légitimité à la cause homosexuelle, au-delà de la question du mariage. Lors du premier tour de table, la plupart des intervenant.e.s récusaient même l'étiquette "chrétiens de gauche", sans pour autant cacher des combats militants pour la justice sociale ou des parcours professionnels qui les classeraient plutôt dans cette sphère culturelle. Résolument le souhait était de se positionner dans l'institution, dans la recherche d'une "autre parole", de la faire écouter et tout simplement peser dans la vie catholique. Le contexte aide peut-être. Le pape François semble avoir éclairci l'horizon. Seraient-ils pourtant ces mêmes jeunes à même de se reconnaître dans la ligne résolument plus sociale, plus virtuose sur le plan militant comme je l'avais déjà souligné l'année dernière, des membres du Parvis ? Rien n'est moins sûr.

Les chrétiens d'ouverture parviendront à établir des passerelles entre les différentes formes de leurs engagements que s'ils composent avec leurs différentes identités générationnelles. Aux anciens marqués par le poids sociologique d'un catholicisme très présent, si ce n'est encore hégémonique, succèdent désormais des jeunes, davantage touchés par la sécularisation, par le sentiment de perdre quelque chose et donc prêts à vivre positivement une continuité et faire vivre un patrimoine. Le "vivre laïc car chrétien" des années 1960-1970 n'est plus forcément audible dans les mêmes termes pour des jeunes qui veulent vivre en chrétien avec les laïcs aujourd'hui. Je crains que sans aménagement entre les deux postures, il n'y ait peu de renouvellement possible et que la segmentation des groupes d'ouverture, ne serait-ce que générationnelle, se poursuivra.

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Vincent Soulage 31/10/2013 16:14

Longue analyse, très intéressante dont je n'ai encore identifié toutes les finesses. Mais je la rejoint complètement sur les deux clivages majeurs.
D'abord, la question de la priorité : une action dans un cadre ecclésial (ou au moins qui respecte le magistère, mais qui peut aller très loin dans la contestation sociale) ou un militantisme de déçus cherchant à construire un ailleurs.
Ensuite, la question des générations. Le réseaux des Parvis est vieillissant, comme celui de TC mais aussi le public de la CCBF et plus largement du christianisme français. Les jeunes existent, mais ils n'ont pas les mêmes histoires, et surtout n'ont pas eu à opérer les mêmes ruptures. Ce n'est pas parce que les références sont différentes qu'on ne peut pas travailler ensemble.
Le changement de pape ouvre à nouveau des espoirs sur la capacité d'évolution du catholicisme (1er chantier). La question générationnelle me semble la plus urgente, car un certain nombre d'acteurs historiques sont en train de disparaître.
Il nous faut absolument surmonter ces clivages pour qu'un catholicisme d'ouverture structuré subsiste.

PS : Seriez-vous d'accord pour que je relaie des extraits de votre analyse sur notre blog A la tabla des chrétiens de gauche ?