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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Le genre dans l'ouvrage Écrire l'histoire du christianisme contemporain (II)

Annette BECKER, Frédéric GUGELOT, Denis PELLETIER et Nathalie VIET-DEPAULE, Écrire l'histoire du christianisme contemporain, autour de l'œuvre d'Étienne Fouilloux, Paris : Éditions Karthala, 2013.

Persona Humana, une déclaration romaine sur la morale sexuelle, pp. 361-364.

L'historienne Martine Sevegrand poursuit son abondante réflexion sur la réception des actes du Magistère chez les différents acteurs catholiques, au-delà de la contraception chimique et Humanae Vitae, à travers ici l'étude du document de Congrégation pour la Doctrine de la Foi de 1975 intitulé Personna Humana.

Persona humana condamne avec la même gravité les relations pré-conjugales, la masturbation et l'homosexualité. Rappelant que le texte est rédigé de manière classique pour un acte du Magistère comme une dénonciation des désordres modernes, l'historienne note toutefois qu'il cite abondamment les actes du Concile et, au niveau du ton, se situe dans le prolongement pastoral d'Humanae Vitae : il prône une intransigeance de principe avec le "mal" et prêche une misérocorde infinie à l'égard des personnes.

Dans la presse

Le texte ne passe pas inaperçu dans la presse française. Le Figaro et l'Aurore le reçoivent positivement mais ces titres sont isolés. Dans France-Soir l'abbé Marc Oraison critique le manque de références scientifiques modernes dans ce texte. Henri Fesquet dans le Monde parle d'une déclaration "en porte à faux". Jacques Duquesne dans le Point parle d'un "formidable retour en arrière". La Croix n'échappe à cette appréhension négative. Le rédacteur en chef, le père Jean Potin, estime qu' "il vaudrait mieux que les jeunes et les adultes découvrent ces exigences à travers la personne du Christ et son amour pour les hommes" (p. 364).

Au-delà des éditorialistes, quelques philosophes et théologiens s'emparent plus sérieusement de la question. Odette Thibault, une biologiste qui participe à cette génération de femmes qui allient convictions chrétiennes et engagements féministes (), déjà critique d'Humanae Vitae, appelle à distinguer la morale sexuelle d'un article de foi immuable (Le Monde, 24 janvier 1976). Jean-Claude Barreau dans un article de l'Express critique l'emploi extensif du concept de nature. Dans Réforme le pasteur André Dumas relève que le texte ne mentionne pas le mot amour, même lorsqu'il évoque le mariage.

Une réception catholique contrastée

Et l'épiscopat ? Comme pour Humanae Vitae, il semble, en France, gêné même, si dans l'ensemble, il abonde publiquement dans le sens de Rome. Le cardinal Marty (Paris) regrette toutefois que les évêques n'aient pas été consultés au nom de la collégialité et Mgr Étchégaray (Marseille) déplore dans la Semaine Religieuse de son diocèse que l'éthique sexuelle ainsi présentée ressemble à "un arsenal de lois". La presse profite de ces déclarations pour monter les évêques contre Rome avant qu'ils ne fassent un démenti public. Les deux archevêques rappellent la nécessité de maintenir des repères moraux objectifs et universels (p. 365).

Quant aux laïcs, selon un processus classique depuis les années 1960, ils peuvent exprimer leur désaccord mais vainement. En janvier 1976, 46 théologiens (44 prêtres, 2 femmes) de l' "Organisation régionale pour le développement théologique" publient un texte qui critique le "caractère légaliste et individualiste, (les) références philosophiques périmées, (l') autoritarisme abusif" de Personna Humana. Ils appellent à développer une théologie sexuelle adaptée à la société de l'époque. Ce refus par des catholiques de l'enseignement magistériel se situe nettement, selon l'historienne, dans le prolongement de la réception critique d'Humanae Vitae.

Si la région lyonnaise est particulièrement dynamique dans la contestation, on retrouve également le collège d'animation de l'ACGF et le conseil national du mouvement la Vie nouvelle. Ils font part dans une lettre publique aux évêques de leur gêne, "indifférence, voire dérision" devant le texte. Il est dommage qu'il ne soit pas rappelé ici la critique faite par le groupe d'homosexuels chrétiens aujourd'hui connue sous le nom David et Jonathan qui, dans une réaction de 1975, signe sa première prise de position officielle contre Rome : position qui va au-delà de la simple indignation mais investit également le champ de la critique théologique.

Le retour à l'ordre

Rome et les évêques n'ouvrent pas le dialogue mais appellent fermemement les dissidents à se soumettre à l'enseignement catholique. Paul VI évoque en audience (28 janvier) "un mouvement centrifuge de libre examen d'origine protestante". Le conseil permanent de la Conférence des Évêques de France déplore le climat de "dégradation morale". Néanmoins, Martine Sevegrand note des désaccords au sein du conseil à partir du compte-rendu : "des réactions très vives des prêtres, des prêtres-ouvriers tout particulièrement qui ont été tournés en dérision dans leur milieu de travail" (cité p. 167). Les relations pré-conjugales et la masturbation ne semblent pas constituer un problème moral dans les milieux populaires ? Elle relève les divisions et le souhait du Conseil permanent d'un nouveau discours du pape.

Début février, un salésien professeur de morale à l'Institut Catholique de Paris, René Simon publie une critique de Personna Humana. Le prêtre critique la catégorie de la loi naturelle et une théologie sourde aux acquis des sciences humaines et sociales. Il voit dans le texte "une intolérable tentative de colonisation morale" en opposition avec l'autonomie des réalités terrestres. Le Recteur de la Catho, Paul Poupard, rappelle le respect dû au Magistère. René Simon est convoqué pour explication devant le bureau de l'Association des évêques fondateurs de l'Institut catholique. Il lui est demandé de produire un texte plus nuancé dans la Croix. Devant ses collègues de l'Institut de théologie, le père Simon doit s'expliquer mais certains refusent de se désolidariser. L'article rectificatif, écrit, ne sera jamais publié.

Et après ?

Martine Sevegrand note que, contrairement à Humanae Vitae, la postérité de Personna Humana est moindre. La crise catholique est passée par là et le Magistère ne constitue plus le centre de gravité de tout le catholicisme ni de la société française. L'historienne note de "l'indignation" mais également de "l"indifférence" voire de "la dérision". René Barjavel dans le Journal du Dimanche avait débuté ainsi sa chronique sur PH : "L'Église a un grave souci, c'est le zizi". Néanmoins ce texte ouvrirait une séquence chronologique dont on peut se demander si elle ne se poursuit pas encore aujourd'hui, surtout après le pontificat de Jean-Paul II:

Rome entendait s'affirmer à contre-courant, après les tâtonnements des années soixante. Le sillon creusé par Humanae Vitae était ainsi élargi. PH n'est pas une erreur de Rome : la déclaration est citée 6 fois en référence dans le chapitre sur le sixième commandement du Catéchisme de l'Église catholique (1992) et, l'année suivante, l'encyclique Veritatis splendor consacrait définitivement la doctrine de la loi naturelle comme fondement de la doctrine morale catholique.

(p. 373)

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