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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Le genre dans l'ouvrage Écrire l'histoire du christianisme contemporain (I)

Annette BECKER, Frédéric GUGELOT, Denis PELLETIER et Nathalie VIET-DEPAULE, Écrire l'histoire du christianisme contemporain, autour de l'œuvre d'Étienne Fouilloux, Paris : Éditions Karthala, 2013.

 

Vient de sortir aux éditions Karthala un ouvrage d'hommage à l'historien Étienne Fouilloux dans l'excellente collection "Signes des temps". Quelques articles sont consacrés au genre catholique.

Cela est assez intéressant dans la mesure où l'œuvre d'Étienne Fouilloux, vaste et riche, n'est pas forcément connue pour avoir abordé cette question.

Pourtant, la méthode développée par Étienne Fouiloux, celle d'une histoire culturelle et intellectuelle de la pensée catholique — qu'il définit lui-même comme une "histoire non théologique de la théologie" — peut rendre compte des conflits intellectuels et sprituels qui traversent le catholicisme. Certains de ses anciens élèves ou héritiers intellectuels l'illustrent particulièrement.

Alberto MELLONI : Quand les catholiques parlent de "famille" (pp. 331-345)

Alberto Melloni (Université de Modène), spécialiste de l'histoire du Concile Vatican II, s'aventure de manière intéressante du côté d'une histoire culturelle et religieuse du concept de famille dans le catholicisme. Il prend, selon une méthode presque philologique, comme sources des extraits de dictionnaires de théologie morale et de droit canon.

 

Jusqu'à l'époque contemporaine, "la théologie ne parlait du thème de la famille que dans le traité dédié au quatrième commandement" (p. 332), en incluant même les domestique et la parentèle au sens large. "Les problèmes posés par la sécularisation du mariage (...) étaient encore l'apanage exclusif de la négociation diplomatique, de la controverse dur les effets des sacrements ou de la condamnation dogmatique" (p. 333). La réflexion sur la sécularisation du mariage ne pénètre pas encore le monde de l'érudition catholique.

 

Ce sont débats et les lois sur la restriction de l'autorité paternelle, l'alignement des droits entre enfants légitimes et illégitimes et le divorce et sa possibilité qui renouvellent le répertoire catholique au cours du XIXe. À partir de l'article"famille" du Dictionnaire apologétique de la foi chrétienne (ante 1908) dirigé par Adhémar d'Alès, Alberto Melloni identifie un "modèle typiquement intransigeant de controverse" qui pourrait faire curieusement écho à notre époque contemporaine : 

ses traits caractéristiques y sont assez aisément reconnaissables : fondation d'un principe naturel dont la doctrine catholique impose la nécessaire "élévation" sacramentelle ; imputation à la modernité de la responsabilité d'une crise, dont on déclare le caractère catastrophique ; mission donnée à la politique de remédier à cette situation de fait en donnant force de lois à ces éléments naturels et/ou sacramentels au nom d'un biens social en péril.

(p. 334)

De l'entre-deux guerres au Concile Vatican II

Dans l'entre-deux-guerres, l'ennemi de la famille prend un visage : le communisme et le socialisme. Entrent dans le périmètre de la controverse apologétique les thèses de Marx et Engels (ignorées jusque là). L'évolution vient également de l'introduction d'une thématique plus "sociale" avec des demandes sur le logement, la sécurité au travail ou des avantages fiscaux (mais également le vote familial ou l'abolition du divorce). Les conceptions sociologiques ou anthropologiques (les travaux de Morgan sur le matriarcat hawaïen) sont sévèrement critiquées car elles relativisent le caractère naturel de la famille. Jusqu'aux années 1960, l'optique est apologétique : "la famille est une et l'identification des fonctions naturelles sert à traquer les ennemis de la famille et donc de l'Église" (p. 336).

L'après Vatican II

Le Concile constitue-t-il un tournant ? Les références dans les textes sont peu nombreuses en soi. Après concile, les publications témoignent selon l'historien d'une revalorisation du soutien mutuel des époux sur la finalité procréatrice du mariage. Il note même un infléchissement de ton comme dans un dictionnaire italien de théologie de 1977 dirigée par L. Pacomio. On y trouve pour thèmes : le déclin de la théologie morale de la famille, la fin du patriarcat, l'historicité de Jésus et son mode de vie alternatif, mais aussi la "paternité responsable" et donc la question des méthodes contraceptives. Le dictionnaire semble plutôt pencher du côté de la position modérée des évêques français que la lettre de l'encyclique Humanae Vitae de 1968. Idem pour le divorce (récent alors en Italie) et l'annulation ecclésiastique des mariages. Les conceptions du passé sont historicisées et re-contextualisées dans une évolution plus globale. Néanmoins, Alberto Melloni pointe, dès cette époque, le rejeu du "topos intransigeant, dont l'inefficacité apologétique a été prouvée" en l'occurrence "la naturalité".

Depuis Jean-Paul II

Le nouveau code de droit canonique, la parution de la Charte des droits de la famille réclamée par le Synode des évêques de 1980, ainsi que l'exhortation apostolique de Jean-Paul II Familiaris consortio ré-affirment à la fois les exigences mais rendent les textes "plus difficiles à déchiffrer". Dans la dernière partie de son article, l'historien pointe le risque de revenir à la situation du XIXe siècle, le divorce étant remplacé par la contraception ou le mariage gay :

On est à nouveau aux prises avec la difficile conciliation entre une éthique matrimoniale "naturelle", incapable d'exclure le dynamisme de la relation d'amour qui, comme telle, prévaut sur l'animalité reproductive, et la spécificité du "sacrement" dont, dans une société sécularisée, on croit devoir prouver l'utilité afin de rendre vivable une condition particulièrement exposées aux tourments des passions.

(p. 344)

On cherche ainsi à ne pas voir ce que voient tous les pasteurs d'âme, à savoir que la pratique chrétienne se trouve interpellée par des personnes qui, même si elles ne vient pas en conformité avec des normes souvent tombées en désuétude, n'ont pas l'intention pour autant de renoncer à la vie communautaire et sacramentelle. La logique ne réussit pas plus à faire renoncer à des actions visant à la reconnaissance, par l'État pluraliste, d'un modèle rudimentaire de la famille — hétérosexuelle, légitimée par un mariage religieux ou tout au moins napoléonien, quoique libre dans ses propres comportements. Comme si la loi pouvait aider cette hypostase de familles (exprimée sciemment toujours au singulier) avec des mesures capables de favoriser celle-ci et non la société dans son ensemble !

(p. 345)

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